Les dessous de l’affaire Kerviel

Le procès en appel de J. Kerviel n’est pas celui d’un homme, mais d’un système qui a tellement fait sien le principe de son utilité et de son infaillibilité qu’il en a oublié toutes limites. Qu’on en juge en effet : les autorités de surveillance des marchés en Allemagne et en France ont alerté pas moins de soixante-dix fois la Socgen des dépassements de limite de leur “trader fou”, sans que l’employeur ne réagisse pour autant et surtout que les mécanismes disciplinaires ne soient activés, ce qui constitue en soi un aveu non pas de l’impuissance du régulateur à contrôler les activités de marché mais de complicité tacite et active des superviseurs comme des régulateurs qui acceptent de fermer les yeux sur des pratiques en violation complète de la loi. L’important du côté des régulateurs est  que la poule aux œufs d’or continue à pondre à plein régime. Car nombreux sont ceux qui ont intérêt à la, perpétuation du système de financement de la dette publique par les marchés.

Quel rapport ici avec la dette publique  et l’affaire Kerviel? Et bien c’est tout l’enjeu du débat derrière la régulation ou la pseudo régulation des marchés. En effet les liquidités dont disposent les banques pour le financement de leurs actifs, c’est-à-dire de leur crédits « originés » au banking book comme des expositions de marché au trading book proviennent de plus en plus de l’échange de titres obligataires contre de la monnaie banque centrale transformée en monnaie bancaire par les banques qui ont accès à ce système de financement, soit directement auprès de la BCE soit via leurs comptes de réserve auprès de leur banque centrale nationale. Pour en revenir à l’affaire kerviel la liquidité nécessaire aux prises de position de short selling provient des brokers qui gèrent les comptes de trading avec effet de levier de leurs clients bancaires. A l’époque des faits, la liquidité fournie aux banques AAA était quasi illimitée pour financer leurs opérations de short selling, tout comme celles qui étaient accessibles aux hedge funds dans leurs opérations d’émissions de titres collatéralisés par les créances hypothécaires vendus par les banques pour refinancer leurs prêts immobiliers sur les marchés en profitant de la globalisation de la demande de la part des investisseurs.

Les pratiques qui sont reprochées à Kerviel sont donc monnaie courante dans une industrie qui jouit du privilège insigne de créer de la monnaie électronique M3 ou fiduciaire M2 sur la base de son endettement au bilan permis par les liquidités offertes par d’autres banques ou les banques centrales. En d’autres termes, les plus-values réalisées grâce aux facilités de financement offertes par la banque centrale permettent aux banques de générer des plus-values impressionnantes, sous la forme de revenus sur taux d’intérêt mesurés en points de base.  A qui profite ce système de rémunération des expositions de crédit ou de marché ? En premier lieu à l’Etat qui en récupère une partie importante sous la forme de taxes sur les plus-values financières et de l’impôt sur les sociétés. Le plus gros bonus versé par les banques ne va pas aux traders mais à la caisse du Trésor public qui jouit de sont côté du privilège de transformer la monnaie électronique créée par les banques via l’émission de produits dérivés ayant comme sous-jacents les actifs de l’économie réelle, en monnaie M1M2 via la dépense des budgets publics  financés par les taxes que versent les banques sur leurs opérations de marché. Ainsi la banque d’investissement a été une excellente affaire pour la puissance publique qui n’avait plus qu’à se baisser pour ramasser les gains de la spéculation financière au lieu d’attendre les rentrées d’impôts de la part des agents économiques soumis aux lois du marché avec tous ses aléas en matière de fluctuation des revenus en fonction de la conjoncture. Pensez donc à l’avantage représenté par la collecte des plus-values générées par les bulles financières à côté d’une base fiscale ronchonne et volatile, depuis que la globalisation a institutionnalisé la mobilité du capital productif. Le capital financier lui ne demande qu’à repartir dans les caisses de l’Etat dont il est provient, puisque les bulles spéculatives sont largement issues des liquidités offertes par les banques centrales  sur la base de l’échange des titres obligataires détenus par les banques contre du cash réinvestissable dans des prises de position « risquées » sur les marchés.

La période 2007-2008 avait ceci de formidable, que tout le monde savait ce qui allait se passer depuis que la BNP avec la vente de son fonds d’investissement spécialisé dans l’immobilier fin juillet 2007 et le retrait de Goldman Sachs des opérations de titrisation des créances immobilières avaient donné le coup d’envoi de la dégringolade des marchés actions. Il est somme toute compréhensible qu’un jeune trader comme Kerviel se soit laissé prendre au jeu de la vente à crédit pour racheter, compte tenu des privilèges exorbitant dont bénéficiaient les banques pour le financement de leurs expositions de marché à découvert. Sur un marché cartellisé, les market makers de la partie vendeuse  s’entendent entre eux pour faire chuter les marchés en fixant les prix d’achat,  en dessous de la moyenne mobile par exemple, de façon à déclencher les ordres automatiques qui vont  provoquer la dégringolade folle jusqu’au prochain niveau de rachat. Imaginez le pactole sur des milliers de lots avec des effets de levier de 1 :100 ou même 1 :400.

Seulement Kerviel n’a pas eu de chance, car il s’est pointé à un moment où les banques françaises essayaient aussi de se désengager du marché américain des produits structurés où elles s’étaient imprudemment lancées et comme toujours avec retard, ce qui les avait placé en mauvaise posture, compte tenu de la dégringolade rapide des marchés CDO et des obligations de récupérer des actifs immobiliers qui collectionnaient les défauts des souscripteurs de crédit américains. Dans ce contexte la banque a sans doute pris peur de voir se retourner contre elle des prises de position trop rémunératrices pour être durables, tant il est vrai qu’en vertu du principe d’imitation, le marché vendeur devait forcément se retourner en marché acheteur à l’orée 2008. L’ironie du sort est que Kerviel  avait bien vu le scénario de la remontée du Dax, mais que ses supérieurs ont pris peur pour finalement le lâcher en l’obligeant à dénouer des positions pourtant gagnantes ? mais faisant peser un risque systémique sur la banque.

Voilà comment les banquiers se sont laissées prendre à leur propre piège de l’endettement source de profit par la spéculation qui rémunère l’endettement public jamais à court d’émissions d’obligations qui constituent la réelle monnaie d’échange entre les banques d’investissement et les banques centrales, compte tenu des facilités d’échange offertes par la législation européenne en matière d’effet de levier au bilan pour les grands groupes bancaires. Ceux-ci projettent de  s’unifier au niveau européen sous l’égide de la Commission désireuse de faciliter l’accès au financement du marché pour les établissements bancaires défaillants pour concrétiser son idée des euro-bonds. C’est dire si les crises nées de l’abus de l’offre de crédit par les banques n’auront servi à rien, si ce n’est à alimenter la machine à fantasmes des technocrates qui continuent à voir dans l’émission de dettes la panacée pour sortir de la crise alors qu’elle en serait plutôt la cause.

L’affaire Kerviel n’est donc pas le procès d’un homme ou d’une banque, mais celui du financement de la technocratie à travers l’inflation monétaire dégénérant en récessions ou en scandales boursiers, sans que jamais les juges ne songent à remonter aux vrais coupables que sont les idéologues socialistes qui ont compris tout l’avantage de socialiser le capital privé en le transformant en dettes publiques transformables en revenus boursiers et autres revenus sur taux d’intérêt censés alimenter indéfiniment les caisses de l’Etat, à défaut de faire vivre les entreprises en leur offrant des moyens de financement adéquats.

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